Amateur d’histoires et d’univers sombres, Takahashi Tsutomu (Sidooh et Neun) est un mangaka qui aime nous offrir des œuvres profondes qui ont pour directive principale d’immerger le lecteur le plus intensément possible. Ses dons indéniables pour le découpage et l’ellipse, unis à son trait unique en ont fait un maître du suspens et du surnaturel qui sait suggérer mieux que quiconque l’univers impalpable dont il est le créateur. Il aime à mettre en scène des anti-héros confrontés à un destin surnaturel et violent. Ses scénarios terrifiants n’ont pas tardé à trouver des adeptes dans le monde.
Mangaka aux mille et uns thème, il aime se diversifier et varier ses thématiques. Sortir de sa zone de confort afin de stimuler ses instincts d’artiste et ses talents de narrateur est un de ses péchés mignon.
Bakuon Retto, l’âme des motards japonais
Quoi de plus enivrant que de foncer tête baissée à moto, la liberté qui vole dans les cheveux. Bakuon Retto ne se cache pas : il est l’exemple parfait du fameux genre furyo que beaucoup adorent.
Vêtus de leur tenue de combat et regroupés en bandes très hiérarchisées, les bōsōzoku (délinquants à moto) sont les seuls divertissements que Takashi et ses amis peuvent s’offrir dans un petit quartier perdu de Tokyo. Éloigné par ses parents de “ses mauvaises fréquentations afin qu’il se concentre sur son avenir”, Takashi étouffe!
Sa famille, ses responsabilités en tant qu’étudiant, la société nippone… il fera tout le contraire de ce qu’on attend de lui. Il ne rêve que d’une chose : s’imprégner de ces bandes de motards qui s’affrontent dans des courses de motos toutes plus endiablées les unes des autres. Impressionné, Takashi découvrira l’univers des bécanes casque sur la tête, cheveux teintés en signe de protestation, et ses chums à ses côtés. Ça, c’est le vrai sens de la liberté : vivre le moment présent, éphémère mais intense!
Sous forme d’un manga de style roman noir avec des graphismes particulièrement nerveux, Bakuon Retto est en fait semi-autobiographique et retrace sa propre période bōsōzoku. Quoi de plus pertinent de raconter ce qu’on a vécu soi-même?
Sidooh, l’enfance bafouée
Le Japon subit une période socialement et politiquement instable. En pleine ouverture au reste du monde, le pays du Soleil-Levant subit de plein fouet une épidémie de choléra. Des milliers de japonais tombent les uns après les autres, l’épidémie fait des ravages et laisse le Japon en deuil.
Le deuil, Shôtarô et Gentarô Yukimura devront trouver un moyen de s’y faire puisque leur mère succombera à la maladie. Livrés à eux-mêmes dans un Japon en proie au chaos, ils devront s’affirmer et aller de l’avant dans une société qui n’offre pas de deuxième chance ni ne fait don de pardon. Ils se mettent alors en quête d’un maître qui pourra leur apprendre le maniement du sabre afin de devenir, comme leur défunt père, un samouraï.
Prompts à honorer la dernière promesse faite leur mère, les deux frères apprendront vite à leurs dépens que ce sont toujours les plus forts qui survivent.
Avec Sidooh, l’auteur nous propose sa première série longue. Longtemps acclamée au Japon, la série est très crue, sans pitié pour ses personnages et aborde différents aspects problématiques de la société nippone de l’époque : les sectes, le banditisme, le trafic d’êtres humains et surtout les pires côté de l’espèce humaine.
Neun, une dystopie historique
Avec Neun, Tsutomu Takahashi s’attaque à un manga complexe. Plongés en pleine Seconde Guerre mondiale, on y découvre une dystopie historique avec, pour trame de fond, le 3e Reich.
Afin d’assurer la pérennité de l’Allemagne nazie, Hitler se lance sur un projet d’enfant-éprouvette. De cette expérience, treize enfants voient le jour, basés sur le clonage des gènes du Führer, et tous se portent à merveille. Neun est le 9e enfant issu de cette machination. Envoyés aux quatre coins de l’Allemagne, ces enfants vivaient, somme toute, une vie paisible accompagnée de leur tuteur attitré, un soldat d’élite trié sur le volet par les services allemands. Mais, alors qu’un héritier officiel est finalement désigné, il faut effacer les preuves et une purge est lancée.
Neun veut vivre. Se cachant dans une Europe à feu et à sang, Neun devra être fort, assumer son héritage et prouver son droit de vivre.
Utiliser les souvenirs douloureux de la 2eme Guerre mondiale et du régime nazi était un pari risqué de la part du mangaka, qui nous livre encore une œuvre crue et dure à lire, Neun n’en est pas moins une réussite unanime. Dénonçant les horreurs de la guerre ainsi que ses acteurs, Neun interpelle le lecteur à ces questions : le jeune Neun a-t-il le droit de vivre malgré son héritage et le sang qui coule dans ses veines? Doit-il se sentir responsable des atrocités qui sont commises dans l’Europe toute entière par son père biologique? Comment évolue un enfant dans un monde en guerre? Est-ce correct de défendre sa propre vie au détriment de certains?
Bourrées de personnalité, les œuvres de Tsutomu Takahashi reflètent toutes des thèmes qu’il affectionne. Encore trop peu connu en Occident, l’auteur traîne derrière lui une carrière de 20 ans bien remplie par une quinzaine d’oeuvres. Au côté de ses pairs, il fait indéniablement partie des grands noms du seinen. Il a d’ailleurs formé notamment Tsutomu Nihei, l’auteur bien connu de Blame, qui a été son assistant plusieurs années.
Chose incroyable, il réussit toujours à cibler juste sur l’approche de ses récits sans trop choquer ni trop tomber dans la facilité. De plus en plus populaire grâce aux nombreuses rééditions actuelles de ses anciennes série, l’auteur fait également parler de lui sur des mangas de boxe tel que le récent Black box, le thriller Détonations ou encore le récit à huis-clos Blue heaven.
De ses scénarios à son style graphique très particulier, Tsutomu Takahashi est très certainement l’un de ces artistes dont la patte est immédiatement reconnaissable et qui ne laissent personne indifférent. Laissez-vous sombrer, dans l’abysse insondable de l’imagination de Tsutomu Takashi!